
Une revue en ligne, spécialisée dans les Arts visuels, et dont je ne donnerais pas le nom ici, vient de publier un nouveau numéro en consacrant un dossier à une photographe qui crée des photos à partir d’une I.A.
La revue s’explique en écrivant que l’auteure « questionne aussi l’avenir de la photographie elle-même ». La question est louable et doit effectivement être posée.
Quant à la démarche de l’artiste, elle est ainsi justifiée : « Le travail photographique de XXX explore depuis 20 ans les relations entre l’humain et la ville. (…) Sa nouvelle série se distingue par son ambition artistique et technique : pour la première fois, elle sera produite avec l’aide de l’intelligence artificielle. Ce choix (…) [est un] enjeu esthétique et philosophique qui prolonge la réflexion de l’artiste sur la place de l’humain dans un monde en mutation. (…) » – L’article dit même que l’usage de l’outil permet de pousser plus loin l’imaginaire « tout en pressentant qu’il pourrait s’agir aussi d’un chant du cygne pour la photographie traditionnelle ».
Que dire sur cette démarche ?
Si la réflexion sur l’avenir de la photo avec l’arrivée de ce nouveau média que sont les I.A, s’entend ; pour autant, basculer dans le tout I.A pose des questions. Une question surtout : Est-ce encore de la photographie ?
Pour y répondre, il convient de définir d’abord ce qu’est la photographie. Et j’avoue avoir du mal à trouver une réponse universelle. En vérité, je pense que chaque photographe porte avec lui sa propre définition. Certains y verront un moyen de capturer un instant, de sauvegarder un moment comme un témoignage ; d’autres verront en la pratique de cet art, le moyen d’ouvrir l’imaginaire.
Si d’un côté on est dans la capture d’une réalité, de l’autre on est plus dans une recherche de ce qui se cache au-delà de cette réalité. Deux démarches qui peuvent paraître antinomiques, mais qui comportent tout de même un point commun : le photographe ; cet être humain qui, par son œil, son vécu, sa sensibilité, fabrique une image par le biais de son appareil photo.
Est-ce que fabriquer artificiellement et intégralement une image par le biais d’un prompt et d’une I.A, est encore de la photographie ?
La question s’était déjà posée lors de la création de la photo vis-à-vis de la peinture. La conclusion fut finalement que la photo ne remplaça pas la peinture, bien que comme elle, elle créât une image. La photographie devint un art et une démarche artistique différente. En sera-t-il de même pour les images produites par I.A ? C’est possible. Peut-être que les images créées par I.A seront un jour considérées comme un art, mais si cette reconnaissance vient un jour, c’est, de fait, que les images générées par I.A ne seront plus considérées comme de la photo, mais bien un autre art. Quid alors de l’avenir de la pratique photographique, celle de capturer le réel ou ce qu’il cache avec son appareil, sur le terrain, en direct ?
Car c’est bien, à mon sens, dans la démarche elle-même que se situe la différence. Avec un appareil photo, quel que soit l’image recherchée, le créateur de l’image doit impérativement passer par l’étape de la présence physique face au sujet. Même si s’ensuivront un passage devant l’ordinateur ou dans la chambre noire, cette étape de la présence physique reste indissociable de la pratique photographique. Et avec elle, la recherche du sujet, de la lumière, du cadre, eux aussi en direct et en présentiel.
La création d’image avec une I.A se fait devant un ordinateur. Il ne s’agit plus de capturer un instant, mais de le créer, de l’imaginer et de trouver les bons termes pour faire comprendre sa démarche à l’I.A. Deux pratiques très différentes finalement.
Si au final, les deux démarches aboutissent à la création d’images, ces dernières sont le résultat de démarches et de pratiques très différentes. L’une est encrée dans le réel (même si parfois déformé et interprété) et l’autre est le fruit d’une recherche purement artificielle. Peut-on alors encore qualifier les créateurs d’images par I.A de « photographes » ? Je ne crois pas. Pas plus que les photographes ne peuvent être qualifiés de peintres ou de dessinateurs.
C’est, à mon sens, l’erreur que commet la revue qui publie le travail évoqué ; et les images publiées dont on ne peut nier l’esthétique, affichent un aspect très artificiel qui met en évidence l’absence de lien avec le réel. La revue qualifie l’autrice de photographe, utilisant un nouveau médium, mais en tant que photographe si je me mets à créer une image avec de la peinture, aussi réaliste soit-elle, qui oserait dire que je suis alors toujours un photographe ? Personne ! Je serais un peintre… Il en va de même avec ces nouveaux créateurs d’images via I.A, dont le nom reste à définir.
Je ne veux pas débattre ici, je l’ai fait ailleurs, de la méthodologie utilisée par ces I.A pour produire une image et du problème du respect du droit d’auteur ; mais les I.A existent et manifestement, leur usage attire de plus en plus. Est-ce que la rédaction d’un prompt est encore un acte de création artistique ? Peut-être, cela demande réflexion ; mais est-ce de la photographie ? Certainement pas.


Deux démarches différentes…