Comme beaucoup de photographes, lorsque j’ai débuté dans la pratique de cet art, je me suis attaché à tenter de réaliser de belles photographies. Il m’a fallu des années, peut-être même des décennies, pour comprendre que je faisais peut-être fausse route. Pourquoi ?
De la difficulté de définir ce qu’est une « Belle Photographie »
Définir ce qui est beau est impossible. La beauté d’une chose relève avant tout d’une perception personnelle à celui qui juge. Et ce jugement ne se fera qu’à l’aune du vécu, de la sensibilité, de la culture, etc. de chacun. Autrement dit, ce qui est beau pour l’un peut être laid pour l’autre.
Il m’a fallu un long moment finalement pour comprendre que les photographies que je jugeais comme étant « belles » ne l’étaient que pour moi, ou presque. Presque parce que, bien sûr, et heureusement, même si mes critères de jugement me sont personnels, ils peuvent être partagés par d’autres. C’est aussi là que réside la difficulté pour un artiste visuel : créer une œuvre qui plaise à l’auteur, mais aussi à un maximum de personnes.
Le problème ne consiste donc pas à créer du beau (à titre personnel) mais du beau universel. Mais là encore, identifier ce qui définit cette universalité relève de l’impossible. Comment savoir et comprendre ce qui va plaire à tous les coups ? Comme on dit… Il n’y a pas de règles pour créer des chefs-d’œuvre, des best-sellers ou des succès à coup sûr, ce serait trop simple.
Dès lors, une conclusion s’impose : vouloir faire du « Beau » est non seulement illusoire, mais surtout inutile.
Et la maîtrise technique ?
Si le « Beau » est indéfinissable, peut-être alors que la maîtrise technique permettrait de s’approcher des critères qui définissent une bonne photographie ?
Mais là encore, de quoi parle-t-on exactement ? Est-ce que le fait de savoir parfaitement comment accorder l’ouverture, la vitesse d’obturation et la sensibilité ISO est une garantie de réussite ? Bien sûr que non. D’autres critères entrent en jeu : le sujet, le cadrage, l’angle de prise de vue… Ce que certains nomment « le coup d’œil ».
Pourtant, nous connaissons tous des images dont la maîtrise technique est impressionnante (dans la limite que l’on soit capable d’en juger pleinement) et qui pourtant nous laissent de marbre. Une image bien faite est-elle systématiquement une belle image ? À l’évidence, non…
L’émotion au cœur ? Quoi que…
Finalement, si le beau est discutable, et si la technique ne peut garantir une bonne photo, que reste-t-il pour définir la qualité d’une image ?
Peut-être l’intérêt que cette dernière suscite ? Mais que doit-on comprendre ? Qu’est-ce que l’intérêt ? Est-ce l’émotion que soulève une image auprès de ceux qui la regardent ? Est-ce le bouche-à-oreille ? Le fait qu’elle soit sélectionnée pour une expo, ou lauréate d’un concours ? Le fait qu’elle se vende ? Les possibilités sont nombreuses…
L’émotion, comme la beauté, est une notion personnelle et subjective qui relève de la sensibilité de chacun, de son vécu… C’est donc un critère indéfinissable et par conséquent, impossible à prévoir.
La célébrité d’une image est-elle alors un critère ? À condition de définir et comprendre ce qui fait qu’une image plutôt qu’une autre bénéficie d’un bouche-à-oreille. Et là encore, hormis peut-être le matraquage publicitaire / médiatique (dont il conviendrait de comprendre également les raisons) auquel un spectateur finit par s’habituer et qui rendrait de fait, et artificiellement, une image immédiatement reconnaissable ; il est impossible de comprendre ce qui fait qu’une image va plaire plus qu’une autre. En admettant même le fait que si une image est diffusée, c’est donc qu’elle plaît. Je n’en crois rien en vérité, question aussi de réseautage, de relationnel.
Osons une comparaison avec le monde de l’édition des livres : le livre à la une, signé par une célébrité publique (auteur ou non) et qui bénéficie des vitrines des libraires, des encarts publicitaires dans les revues, des invitations dans les médias, etc. n’est pas forcément un bon livre, mais plutôt un « produit » mis en avant. De même, l’exposition, si elle peut être flatteuse pour le photographe, ne peut être synonyme de son intérêt artistique. Idem pour les concours victimes de la subjectivité des juges (même si cela fait toujours plaisir)… Il ne s’agit là que d’indices sur le fait qu’une image est peut-être « bonne », mais ce ne sont pas des éléments qui permettent de définir avec certitude la qualité d’une photo.
Et donc ?
Si je vous livre ces réflexions, c’est qu’aujourd’hui j’en suis rendu à une étape de ma carrière où je ne cherche plus à faire du beau, ni du techniquement irréprochable, ni même à générer de l’émotion… Tous ces éléments étant indéfinissables ou ne suffisant pas à comprendre ce qu’est une bonne photo.
À mes yeux, faire de son mieux est déjà beaucoup. Se faire plaisir est aussi une bonne chose. Si en plus, mes images plaisent, alors tant mieux, mais je ne comprendrai jamais pourquoi. Je le sais désormais. Je ne peux donc que croiser les doigts pour que ce que j’ai à offrir trouve, par une voie mystérieuse, son public. En attendant, je montre ce que je fais. Je tente de rester cohérent dans ma démarche, en espérant toujours, au détour de quelques messages sympathiques, que mon travail parvienne à toucher quelqu’un et qu’il me le dise. Si vous êtes de ceux-là, dites-le.